Rencontres strasbourgeoises autour de Marc Bloch — Compte rendu de la journée du 13 juin 2026
À dix jours de son entrée au Panthéon le 23 juin 2026, la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg accueillait les Rencontres strasbourgeoises autour de Marc Bloch, une journée de réflexion, de transmission et d'hommage à l'historien qui fit de Strasbourg le berceau d'une révolution historiographique.
Une ouverture à la hauteur de l'événement
Pap Ndiaye, ambassadeur et représentant permanent de la France auprès du Conseil de l'Europe et président du Conseil d'administration de la Bnu, Nicolas Tocquer, directeur de la Bnu et Catherine Trautmann, maire de Strasbourg et présidente de l'Eurométropole, ont accueilli l'assistance.
Nicolas Tocquer, dans son allocution, rend hommage à Marc Bloch en rappelant le lien profond qui unissait l'historien aux bibliothèques, notamment celle de Strasbourg où il enseigna près de vingt ans et écrivit une grande partie de son œuvre, dont Les Rois thaumaturges et les bases des Annales fondées avec Lucien Febvre.
Dans son discours inaugural, Catherine Trautmann a rappelé l'ancrage strasbourgeois de Marc Bloch : dix-sept années passées dans la ville, de 1919 à 1936 et brièvement en 1940-1941, ses six enfants nés ici, son œuvre majeure rédigée dans les murs de l'université alsacienne. Elle a également évoqué le discours du président Macron prononcé à Strasbourg le 23 novembre 2024 lors des commémorations des 80 ans de la Libération, dans lequel il annonçait l'entrée de Marc Bloch au Panthéon — reconnaissance nationale pour un homme que la ville considère, à juste titre, comme l'un des siens.
Marc Bloch, l'éducation populaire et la fonction civique de l'histoire
Gérard Noiriel, historien à Paris, a inauguré les travaux scientifiques de la journée avec une conférence consacrée à la conception blochienne de l'histoire comme pratique citoyenne. Il a montré comment Marc Bloch, bien au-delà du savant médiéviste, concevait l'histoire comme un outil au service du présent : comprendre pour agir, éclairer le présent par le passé — et non l'inverse. La devise qu'il attribuait à Lucien Febvre, « Faire comprendre », résumait selon lui toute une philosophie de la transmission qui demeure d'une brûlante actualité.
Le « Printemps Marc Bloch » au lycée de Bischheim : du savant au citoyen
L'un des moments les plus forts de la journée a été la table ronde de 11h15, animée par Christophe Deglise, professeur d'histoire-géographie au lycée Marc Bloch de Bischheim, qui porte le nom de l'historien depuis 1997.
Enseignants et lycéens ont présenté un ensemble de projets pédagogiques conduits tout au long de l'année scolaire 2025-2026, avec un objectif clairement énoncé : faire de Marc Bloch une ressource vivante pour construire du commun autour des valeurs de la République.
La démarche collective a donné lieu à des réalisations variées et remarquables. Des élèves de seconde, de première et de terminale ont conçu une exposition consacrée à la vie et à l'œuvre de l'historien — sa jeunesse et sa formation, son travail d'historien, son engagement comme résistant, la fondation des Annales, L'Étrange Défaite, sa dimension strasbourgeoise et sa prochaine panthéonisation. Des travaux de documentation et d'analyse d'une grande rigueur ont été présentés, témoignant d'une véritable appropriation des méthodes de l'historien par les élèves.
L'option Cinéma-Audiovisuel du lycée (coordonnée par Moulay Zenasni et Valérie Noirez) a produit trois films : un reportage journalistique sur la perception de Marc Bloch par les élèves du lycée (avec micro-trottoir et interview d'un professeur d'histoire-géographie), une fausse bande-annonce de biopic intitulée Marc — Le Résistant, et des pocket films consacrés à différents épisodes de la vie de l'historien, dont un Enquête à l'Élysée d'une durée de seize minutes. Ces productions ont valu au lycée le Prix « Coup de cœur du jury » du concours national Fabrique ton Arte Journal organisé par Arte Éducation, une reconnaissance nationale saluée avec fierté.
Une web radio réalisée par les élèves de terminale a également été présentée : l'émission Marc Bloch, plus qu'un nom sur un lycée abordait, en près de vingt-cinq minutes, des questions aussi diverses que la panthéonisation, les valeurs européennes de l'historien, l'histoire et la récupération politique, ou encore le regard des lycéens eux-mêmes sur cette figure.
Les élèves de première ont quant à eux créé un compte Instagram dédié, @marcbloch_pantheon, publiant interviews, informations historiques, mises au point scientifiques et actualités liées à la panthéonisation.
Enfin, une ouverture internationale a permis de mettre en regard Marc Bloch et Daniele Manin — patriote du Risorgimento — à travers un partenariat Erasmus+ avec des lycéens italiens : les deux classes ont co-réalisé une exposition virtuelle questionnant ce qui unit ces deux figures de l'engagement.
Marc Bloch dans la nouvelle université française de Strasbourg
L'après-midi a débuté par l'intervention de Françoise Olivier-Utard, historienne à Strasbourg, consacrée à la place qu'occupe Marc Bloch dans l'histoire de l'université strasbourgeoise. Elle a retracé comment l'université française, reconstituée après 1919 dans une Alsace retrouvée, avait offert à Bloch le cadre intellectuel idéal pour développer son projet historiographique — une communauté savante résolument tournée vers l'ouverture disciplinaire et le dialogue avec les sciences sociales naissantes.
Marc Bloch, médiéviste contemporain
Georges Bischoff, historien strasbourgeois, a livré une conférence nourrie sur la dimension proprement médiéviste de l'œuvre de Bloch, souvent éclipsée par sa figure de résistant. S'appuyant sur des archives inédites et sur les traces biographiques de Bloch dans le Strasbourg de l'entre-deux-guerres — notamment son domicile allée de la Robertsau —, il a montré comment le médiéviste et le contemporain se nourrissaient mutuellement chez lui. Les Rois thaumaturges (1924), Les Caractères originaux de l'histoire rurale française (1931) ou La Société féodale (1939-1940) ne sont pas seulement des œuvres d'érudition : ce sont des enquêtes sur les structures profondes qui commandent les comportements humains, dont les prolongements touchent directement au présent. Bischoff a rappelé que Bloch lui-même avait ouvert, avec son analyse des fausses nouvelles de la Grande Guerre, un champ d'investigation que nous appellerions aujourd'hui l'étude des fake news.
Marc Bloch et la politique
Peter Schöttler, historien à Berlin, a clos les interventions scientifiques avec une communication sur les engagements politiques de Marc Bloch — un aspect souvent méconnu du grand public. S'appuyant sur un recensement de dix-sept signatures de manifestes ou pétitions entre 1921 et 1939, il a dressé le portrait d'un intellectuel engagé, qui n'hésitait pas à signer des appels contre la répression en Indochine, contre la guerre en Éthiopie, pour les intellectuels espagnols ou pour l'indépendance tchèque. Bloch n'était pas un militant partidaire, mais un républicain convaincu pour qui toute mise à l'écart d'un groupe social constituait une trahison des valeurs de la République. C'est cette conviction qui l'a conduit, à plus de cinquante ans, à rejoindre la Résistance et à rédiger, depuis la clandestinité, ses Cahiers politiques — avant d'être arrêté par la Gestapo le 8 mars 1944 et fusillé le 16 juin suivant à Saint-Didier-de-Formans.
Conclusion à deux voix : l'université Marc Bloch, une longue histoire
La journée s'est conclue avec une « conclusion à deux voix » d'Albert Hamm, linguiste et président de l'Université des Lettres et Sciences humaines de Strasbourg de 1993 à 1998, et de Daniel Payot, philosophe et président de l'Université Marc Bloch de Strasbourg de 1998 à 2003. Ils ont retracé l'histoire mouvementée du baptême de l'université au nom de Marc Bloch — un processus entamé dès 1989, ponctué de votes au conseil d'administration qui ne réunissaient pas la majorité requise, jusqu'à l'approbation définitive en octobre 1998 et la journée d'hommage de janvier 1999. Cette histoire institutionnelle dit, à sa manière, combien la figure de Marc Bloch a mis du temps à s'imposer pleinement dans la mémoire collective strasbourgeoise — et combien son entrée au Panthéon le 23 juin 2026 vient aujourd'hui consacrer une reconnaissance longtemps attendue.
Marc Bloch vivant
Ces Rencontres strasbourgeoises, organisées par le Club Jacques Peirotes en partenariat avec le lycée Marc Bloch de Bischheim, la Ville de Strasbourg, la Bnu, l'Université de Strasbourg, la Région Grand Est et plusieurs associations et structures culturelles, ont démontré avec éclat que Marc Bloch ne relève pas du seul patrimoine académique. Il est une ressource vivante pour penser et agir aujourd'hui — pour des lycéens de Bischheim qui lui écrivent des lettres, pour des élèves qui font de lui le héros d'un film ou l'objet d'une émission de radio, pour des historiens qui reconnaissent en lui un précurseur de leurs propres questionnements sur les fake news, la mémoire ou l'engagement citoyen.
Dix jours avant son entrée au Panthéon, Strasbourg lui a rendu un hommage qui lui ressemble : rigoureux, curieux, ouvert, et résolument tourné vers le présent.