Présentez-vous en quelques mots
Depuis 2008, je suis maîtresse de conférences en littérature française du XVIIe siècle à l’Université de Reims Champagne-Ardenne. Je m’intéresse à la réception des mythes antiques dans l’Europe humaniste, galante puis classique. À ce titre, j’ai été reçue en délégation au Centre d’Études Supérieures sur la Renaissance, où j’ai travaillé en collaboration avec les collègues du Centre de Musique Baroque de Versailles. Puis j’ai été accueillie deux ans comme Visiting Fellow au Warburg Institute. Juste avant d’arriver à la Bnu pour six mois de résidence, j’ai terminé un projet de cinq ans à l’Institut Universitaire de France dont je suis membre junior.
Cohérence du projet avec le parcours du chercheur
Spécialiste de la réception des mythes antiques aux XVIe-XVIIe siècles, je m’intéresse notamment aux Métamorphoses d’Ovide : j’étudie la manière dont la mise en livre (titulation, mise en page, indexation, annotation, illustration) façonne le matériau antique à destination de différents publics, des écoliers aux honnêtes gens, des érudits aux poètes et aux artistes. Ces opérations matérielles contribuent à fonder une culture partagée à travers l’Europe. Elles permettent aussi de mesurer des spécificités locales, qu’on prenne en considération les territoires linguistiques, politiques ou religieux, ou encore les espaces sociologiques. Les écarts ainsi produits, auxquels s’ajoutent ceux liés à la traduction et au commentaire, ont beaucoup à nous dire sur l’imaginaire, les valeurs, la vision du monde, en somme la culture de telle moment et de tel milieu.
Ce travail a pris différentes formes. J’ai par exemple édité l’Adonis de Jean de La Fontaine, inspiré d’Ovide et de Giambattista Marino, ainsi que le premier livre des Mythologiae libri decem de Natale Conti. Cette mythographie, par la compilation et l’interprétation allégorique des croyances antiques, entend initier les lecteurs à une meilleure connaissance du monde et d’eux-mêmes. Actuellement je rédige un livre intitulé Les Métamorphoses de poche. Abréger, résumer, figurer Ovide aux XVIe et XVIIe siècles. J’analyse l’acculturation des Métamorphoses à travers certains de leurs avatars livresques : des manuels, des poèmes ou des albums d’images qui ont tous en commun de réduire la matière ovidienne, de la condenser. Ces objets ont servi d’intermédiaires vers Ovide voire de substituts à la lecture de son œuvre… car aujourd’hui comme hier, on ne lisait pas toujours les classiques dans le texte.
Méthodologie et calendrier de recherche
La Bnu possède douze ouvrages illustrés parus entre 1545 et 1650 qui dérivent des Métamorphoses. Il s’agit d’éditions, de traductions et d’un splendide album de gravures. Ces ouvrages sont parus en Allemagne, en France, en Italie et à Anvers. Ce fonds me permet d’explorer la manière dont l’Europe s’est emparée du poème antique et lui a donné sens. Mon travail porte à la fois sur l’évolution des images et sur la manière dont elles entrent en dialogue avec les textes au sein de mises en pages variées.
Une première phase du travail consiste à décrire ces exemplaires, tout en les comparant avec d’autres exemplaires numérisés. Cela me permet d’entrer dans l’atelier des éditeurs-imprimeurs-libraire et de mieux comprendre comment ils travaillent. Cette phase de description est l’occasion de repérer les spécificités des ouvrages détenus par la Bnu. Ainsi l’exemplaire strasbourgeois de l’album d’images que j’évoquais plus haut (Jean de Tourne, Lyon, 1557 - Réserve Joffre R.100.014) est le seul parmi les six que j’ai consultés qui soit complet et où les gravures soient placées dans l’ordre. Mon travail peut ainsi nourrir la politique de numérisation en signalant les ouvrages particulièrement intéressants.
Le projet se déroule au sein du service « Bibliothèques et données numériques » dirigé par Rosanne Wingert. Dans le prolongement du partenariat en cours entre la BnF et la Bnu pour le projet Gallica Images, nous testerons différents modèles d’IA sur ce corpus, suivant plusieurs approches successives. Dans quelle mesure et de quelle manière des modèles de vision par ordinateur ou des modèles d'IA multimodaux permettent-ils d’investiguer ce fonds et de répondre à mes questions de recherche ? Afin de jouer sur les échelles, nous adjoindrons au fonds de la BNU les Ovide illustrés actuellement disponibles dans Gallica et d’autres bibliothèques numériques (MDZ, Hathitrust, etc.). L’enjeu est d’établir une méthodologie de travail à l’interface entre la documentation d’un fonds ancien, la politique de valorisation de la bibliothèque et les logiques d’enquête propres à la recherche.
Potentiel de valorisation des résultats
Le fonds ovidien sera mis en valeur sur Numistral : il s’agira de verser dans la bibliothèque numérique de la Bnu les exemplaires étudiés et de les valoriser en créant une collection au sein de l’univers « Arts et littérature » (https://numistral.fr/fr/arts-et-litterature). L’un d’entre eux fera l’objet d’une étude approfondie dans les « Trésors de la Bnu » (https://numistral.fr/fr/tresors). Je collaborerai pour cela avec Daniel Borneman, Responsable scientifique Patrimoine et Alsatiques.
Par ailleurs, je coorganiserai avec Catherine Désos-Warnier, Chargée des partenariats recherche et innovation, une journée d’étude le 18 juin 2026. Il s’agira de réunir des conservateurs, des ingénieurs, des chercheurs et des étudiants autour du potentiel que représente l’intelligence artificielle pour l’étude des images dans le livre ancien. Ma résidence à la Bnu prendra tout son sens si elle est in fine une expérience partagée et si ses résultats font l’objet de discussions, afin de rendre l’expérience reproductible sur d’autres fonds anciens. J’ai ainsi prévu de rendre compte de l’avancée des travaux dans Lieu de recherche, le carnet Hypothèse de la Bnu et ma sortie de résidence sera l’occasion de rendre compte du travail accompli au-delà de l’équipe qui y prend part directement.
Enfin ces travaux enrichissent mon étude sur les Métamorphoses de poche. Un phénomène que j’avais repéré pour les livres français du XVIIe siècle semble s’être produit à l’identique, mais plus tôt, en Allemagne : les éditions monumentales en langue vernaculaire, destinées à un public élargi d’honnêtes gens amateurs de poésie et d’art, utilisent les planches des albums d’images et les quatrains qui les accompagnaient. Cela signifie que cet objet éditorial un peu marginal qu’est l’album d’images a structuré la lecture des Métamorphoses et modélisé leur réception sur le long terme.
Les résidences comme laboratoire des humanités
Il est extrêmement stimulant d’entrer dans une autre culture professionnelle que la sienne. Personnellement, j’y gagne en retour réflexif sur mes pratiques : la résidence m’amène à expliciter mes méthodes, mes questionnements et leurs enjeux. Par ailleurs, bibliothécaires et chercheurs ont des missions complémentaires et très interconnectées… or en temps normal nous ne dialoguons que rarement. La résidence me permet d’apporter à la bibliothèque le retour d’une lectrice des fonds anciens. De fait, la manière dont les fonds anciens sont documentés et catalogués est essentielle pour les chercheurs. Et inversement, les travaux de recherche produisent des connaissances sur ces fonds, il est naturel que celles-ci soient mises à disposition des bibliothécaires : en cela je trouve le dispositif de la résidence particulièrement riche.
Surtout, la collaboration pour ce projet avec le Lab de la BNU – c’est-à-dire avec des conservateurs et avec un stagiaire ingénieur-spécialiste de l’IA – amènera une complémentarité de points de vue très fructueuse autour des objets que nous examinons. Les IA génératives ont fait irruption de manière brutale dans nos sociétés. Les métiers de la culture et de la recherche sont très fortement impactés. Il me semble que nous sommes dans une phase de reprise en main, où nous pouvons nous approprier individuellement et collectivement ces outils pour les mettre au service de nos missions. Les changements technologiques mais aussi sociologiques et intellectuels qui en découlent sont si massifs et si rapides qu’il me semble impératif de créer des synergies fortes afin que la recomposition du paysage culturel qui est en cours se fasse avec nous et suivant les principes bien établis qui sont ceux des bibliothèques et du monde de la recherche. C’est aussi ce qui se joue, je pense, à l’échelle de ces six mois de résidence.
Le carnet de recherche de la Bnu
Retrouvez l'article source de Catherine Désos-Warnier sur le carnet/Lieu de recherche : ici
Le carnet de recherche de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg rend compte de l’activité scientifique de la bibliothèque, des programmes de recherche qui s’y développent ou de ses actions d’appui à la recherche, en lien parfois avec ses activités culturelles, ainsi que de l’activité scientifique de ses services et agents.
Plus généralement, il témoigne de tout travail de valorisation scientifique effectué sur et autour de ses collections.
Accéder au carnet de recherche