Organisée avec la Fondation René Cassin, la Fondation Panzi et l'Eurométropole de Strasbourg, la rencontre s'est tenue trente ans, jour pour jour, après le massacre de l'hôpital de Lemera, au Sud-Kivu, où plus de trente patients et soignants furent tués. Cet événement est considéré comme le début de la première guerre du Congo.
Une guerre « dont on parle peu »
Le président du conseil d'administration de la Bnu, Pap Ndiaye, a ouvert la rencontre en rappelant qu'il existe des conflits dont on parle beaucoup et d'autres dont on parle trop peu. Celui de l'est de la République démocratique du Congo appartient à la seconde catégorie. Il a souligné la place de Strasbourg, ville des droits de l'homme, pour refuser que cette guerre devienne une « guerre oubliée ».
La justice, condition de la paix
Le président de la Fondation René Cassin, Emmanuel Decaux, a replacé la question dans le cadre du droit international. Le préambule de la Charte des Nations unies affirme que le maintien de la justice est une condition de la paix. Il a retracé les procédures engagées devant la Cour internationale de justice et la Cour pénale internationale, en soulignant l'écart entre le temps des institutions et l'urgence sur le terrain. Il a aussi rappelé le rapport Mapping des Nations unies, publié en 2010, qui documente 617 incidents graves commis entre 1993 et 2003.
Le témoignage d'un médecin
Le Dr Mukwege a rappelé qu'il avait quitté le bloc opératoire pour parler au monde, après avoir soigné deux générations de victimes de violences sexuelles. Selon lui, « la procédure devrait arrêter immédiatement la souffrance ». Il a dressé le constat d'une impunité qui nourrit la répétition des violences : seize ans après sa publication, aucune recommandation du rapport Mapping n'a été sérieusement mise en œuvre. Il a appelé à replacer la justice au cœur des processus de paix, avec quatre droits pour les victimes : justice, vérité, réparations et garanties de non-répétition.
Il a également développé la dimension économique du conflit. Les minerais de l'est du Congo, présents dans les téléphones, les ordinateurs et les batteries, alimentent en partie l'économie de guerre. Pour lui, la transition énergétique ne peut être « verte en Europe et rouge du sang des femmes et des enfants congolais ».
Cinq priorités
Le Dr Mukwege a proposé cinq priorités :
- Faire appliquer le droit international avec cohérence, notamment la résolution 2773 du Conseil de sécurité, avec des mécanismes de suivi et des sanctions ;
- Organiser une conférence internationale pour la paix dans la région des Grands Lacs, associant tous les acteurs, y compris la société civile et le secteur privé ;
- Mettre la justice au cœur de la sortie de crise ;
- Engager un dialogue national en RDC, avec un facilitateur neutre ;
- Couper les liens entre les minerais et la violence, grâce à la traçabilité et à la responsabilité des entreprises.
Un panel pluridisciplinaire
La table ronde réunissait Ida Sawyer, la directrice de la division « Crises, conflits et armes » de Human Rights Watch (USA), Evelyne Ombeni, assistante juridique auprès de la Cour pénale internationale de La Haye (Pays-Bas), spécialiste du droit des victimes, et le Dr Mukwege.
La représentante de Human Rights Watch a décrit la persistance des violations dans l'est du pays, en citant notamment le recrutement forcé, y compris d'enfants. Elle a identifié l'impunité comme un moteur du cycle de violence : les accords de paix récompensent parfois les responsables de crimes par des grades ou des postes. La spécialiste de la CPI a insisté sur l'urgence de préserver les preuves, alors que certaines fosses communes risquent de disparaître, et sur la nécessité de poursuivre aussi les auteurs non congolais et de questionner la responsabilité pénale des entreprises.
Les intervenants ont discuté de plusieurs pistes : tribunal pénal spécial pour les crimes antérieurs à 2002, que la CPI ne peut pas juger, chambres spécialisées mixtes au sein de la justice congolaise, compétence universelle, sanctions ciblées. Ils ont cité à ce titre la condamnation en France, en décembre 2025, d'un ancien chef rebelle congolais pour crimes contre l'humanité. Le Dr Mukwege a rappelé qu'une action judiciaire ciblée peut produire des effets rapides : dans un village où il soignait chaque semaine plusieurs enfants victimes de viol, les violences ont cessé après l'arrestation du responsable de la milice.
Un mot de conclusion
Le directeur de la Fondation René Cassin a conclu en invitant à « ne pas s'habituer » : ni à la violence parce qu'elle dure, ni à l'impunité parce qu'elle est ancienne. Il a mis en regard René Cassin, Martin Luther King (auquel la Bnu consacre actuellement une exposition) et Denis Mukwege : trois prix Nobel de la paix et trois engagements tournés vers la protection de la personne.
Un échange avec le public
Les questions de la salle ont porté sur le rôle de la jeunesse et de la diaspora, la comparaison avec l'Ukraine et Gaza, le rôle de l'Union africaine et le bilan de la MONUSCO. Le Dr Mukwege a invité les jeunes à communiquer sur cette crise et à interpeller leurs élus, et a plaidé contre le « double standard » dans le traitement des crises : « un civil congolais a la même valeur que tout autre civil ».
Pour clore la rencontre, il a rappelé qu'il n'y aurait « pas de paix durable sans justice ».
Revoir la conférence
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La conférence du 6 octobre avec Ida Sawyer, la directrice de la division « Crises, conflits et armes » de Human Rights Watch (USA), Evelyne Ombeni, assistante juridique auprès de la Cour pénale internationale de La Haye (Pays-Bas), spécialiste du droit des victimes, et le Dr Denis Mukwege.
Photos : Bnu - Ombeline Faure
Denis Mukwege visite l'expo Martin Luther King - Droit à la liberté avec Ashley Woods, commissaire de l'exposition, Valérie Baud-Candau, directrice adjointe de la Fondation René Cassin et Jérôme Schweitzer, conservateur en chef à la Bnu.
Photos : Arthur Quattrochi/ Fondation René Cassin